Décembre 1998 - Numéro 4

Négociation sociale, mode d'emploi

Jean Planet

La négociation sociale reste un temps fort de l'entreprise. Qu'elle porte sur les salaires, l'emploi, les conditions et le temps de travail, elle anime la vie professionnelle selon un rythme plus ou moins régulier, variant selon la taille de l'entreprise, ses traditions sociales et sa situation, sans oublier la pression de son environnement économique et social.

Deux dangers majeurs la guettent: l'absence de dialogue entre les acteurs ou, à l'inverse, une concertation institutionnalisée enfermée dans les jeux de rôles, où l'importance accordée aux discours et aux positionnements finit par faire oublier la réalité des problèmes posés.

La bonne pratique de la négociation, chacun l'admet, ne se met pas en équations. Elle ne se réduit pas non plus aux qualités individuelles de tel ou tel manager ou expert social. Elle répond à quelques règles simples trop souvent ignorées.

En tout premier lieu, il n'y a négociation qu'entre des acteurs légitimes : légitimité tirée de leur fonction, de leur représentativité, de leur compétence, de leur crédibilité. Légitimité qui oblige au respect mutuel, mais qui devrait aussi amener à donner à chacun les mêmes possibilités d'analyse de la situation et des enjeux (accès à l'information et à la formation, recours possible à une expertise complémentaire).

Seconde règle, il n'y a négociation véritable que s'il y a matière à négocier. Ce qui implique tout à la fois une réelle marge d'autonomie des acteurs -par rapport à leurs dirigeants ou leurs mandants- ainsi qu'une maîtrise des problèmes traités et une capacité -technique, juridique, financière- à apporter des réponses adaptées. Le bon niveau de la négociation? Là où se vivent les questions traitées, bien sûr, mais en tout état de cause là où sont les responsabilités. A condition de les avoir précisées au préalable.

Enfin, la négociation sociale ne gagne jamais à s'éterniser. Elle est faite pour déboucher, le plus rapidement possible, sur un résultat satisfaisant pour tous les acteurs. Mais que de travail nécessaire en amont: écoute et considération réciproques, réflexion commune sur les valeurs, les objectifs, les moyens de les atteindre, les conséquences souhaitées ou redoutées… Avec, chez tous les acteurs, une grande disponibilité, la volonté d'avancer, l'acceptation -au moins pour un temps- d'une analyse objective des situations pour tenter d'aboutir à un constat partagé…

Bref, un véritable dialogue social, une concertation quasi permanente construite et entretenue dans la durée, préalable nécessaire à une négociation réussie.

Il est indéniable, quoiqu'on pense des 35 heures, que le thème offre une remarquable opportunité de mettre tout cela en pratique. Anticipation du champ économique possible, écoute de l'ensemble des acteurs de l'entreprise, bilan objectif des conditions de travail et de l'organisation, analyse critique des solutions offertes… précèdent la négociation. Négociation qui donne à chaque niveau sa place légitime: la loi, la branche, et surtout l'entreprise dont le rôle premier est affirmé, y compris par la voie du mandatement qui permet aux organisations syndicales d'apporter leur expérience dans des lieux souvent dépourvus jusqu'alors de dialogue social.

Ne laissons donc pas passer l'occasion de donner au couple concertation / négociation la place qui doit être la sienne.

CGT-CFDT, une nouvelle époque ?

Jacques Lhardy

Le rapprochement manifesté entre les deux principales centrales syndicales apporte-t-il du neuf dans le paysage syndical français ? Il est sans doute un peu tôt pour le dire. Il faut entendre les protagonistes : ils assurent de part et d'autre que des conversations entre dirigeants ne signifient pas accord sur les questions en débat et encore moins le dessin d'un axe stratégique au sein du champ syndical. La CFDT a d'ailleurs parallèlement renforcé ses liens de collaboration avec l'UNSA, le regroupement de syndicats autonomes réalisé sous la houlette de la FEN, et la CGT s'est empressée de faire savoir à FO qu'il ne s'agissait nullement de rechercher son isolement. Nous ne sommes donc pas dans la phase de préparation d'un "alliance privilégiée" comme ce fut le cas en 1966, lorsque la CGT et la toute nouvelle CFDT s'accordaient sur une plate forme de revendications et d'objectifs.

Le fait reste néanmoins d'importance pour deux raisons : d'une part ce rapprochement, aussi ténu soit-il, rompt avec vingt années de tensions et d'invectives. D'autre part, même affaiblies, ces deux organisations drainent, dans le secteur concurrentiel, l'essentiel de l'implantation syndicale. Toute évolution de leur relation est porteuse d'incidences importantes pour les entreprises. S'agit-il donc d'un simple "arrangement" de circonstance, lié à des conjonctures passagères pour l'un et l'autre des deux partenaires. Les deux équipes dirigeantes avaient des congrès difficiles à passer, chacun pouvait trouver dans "l'autre" une ressource propre à renforcer sa position interne à l'heure du bilan.

Par exemple, Louis Viannet attache une grande importance à l'adhésion de son organisation à la Confédération européenne des syndicats dont la CFDT détient la clé de la porte d'entrée. Il fallait lever son veto et cela seul justifierait quelques concessions permettant de renouer le fil. Côté CFDT, les tensions internes avaient atteint au cours des années récentes, un point d'incandescence qui risquait de conduire à la rupture. Nicole Notat, qui n'avait de cesse de montrer la porte de sortie à ses opposants, a dû composer après le mouvement des chômeurs de la fin de 1997 qui a affaibli sa position. Le rapprochement avec la CGT peut dès lors être lu comme le moyen de rétablir des équilibres internes et d'éviter des départs collectifs, notamment vers une CGT affichant un désir d'ouverture. Mais ces considérations tactiques suffisent-elles à expliquer ce rapprochement ? Plusieurs facteurs plaident pour une lecture de plus longue portée.

En fait, l'entrée dans la CES est loin de résumer l'évolution que recherche aujourd'hui la CGT. La lecture des textes proposés à la discussion de son congrès qui se tiendra du 31 janvier au 5 février 1999 témoigne de changements importants proposés par ses dirigeants à la centrale de Montreuil. Ce n'est pas la première fois que des réajustements sont proposés. Cette volonté mérite cependant d'être prise au sérieux.

Face aux transformations de son environnement, le besoin d'une redéfinition d'ensemble est largement ressenti au sein de la CGT. Mais les risques de blocage, au moins dans certains secteurs ou certains départements, ne sont pas à exclure et l'isolement de la centrale est propice aux crispations. La recherche d'un syndicalisme " rassemblé ", affirmée avec continuité depuis six ans, s'inscrit désormais comme une perspective stratégique. Pour Louis Viannet comme pour Bernard Thibault, le passage d'un pluralisme " de combat " à une entente intersyndicale permet aussi bien une évolution positive du syndicalisme en général que de la CGT en particulier. L'unité avec la CFDT, c'est à dire le seul syndicat que la CGT côtoie véritablement dans les entreprises et dans les branches, constitue ainsi un levier utile à des redéfinitions au sein même de la CGT.

La CFDT de son côté ressent également le besoin de recaler sa démarche. Déçue par l'attitude du MEDEF à propos de la réduction du temps de travail, Nicole Notat pense devoir durcir le ton et réaffirmer la logique revendicative de sa centrale. Ce nouveau ton est facilité par un rapprochement avec la CGT qu'elle peut envisager sans perdre la face puisqu'il repose d'abord sur l'évolution de cette dernière. Mais au delà de la dynamique propre de chacune des deux organisations, la question des 35 heures est assurément un vecteur essentiel du rapprochement survenu dans la période récente.

Par delà quelques différences, les deux centrales soutiennent l'application de la loi Aubry. Comme le gouvernement, elles jouent gros en matière d'emplois créés sur lesquels la loi et elles-mêmes seront jugées ! Mais les syndicats y voient aussi l'opportunité de reprendre pied dans les entreprises à travers la procédure du mandatement. La CFDT a ouvert la voie mais la CGT a vite compris le parti qu'elle pouvait en tirer. Il y a de la place dans le secteur privé et beaucoup de déserts syndicaux à conquérir avant que les deux organisations ne soient en concurrence. Elles ont de multiples intérêts communs dans une avancée positive de la marche vers les 35 heures qui redonnerait légitimité à la fonction représentative des syndicats et particulièrement à ceux qui ont soutenu la réduction du temps de travail. Les quelques accords de branche signés en commun, et notamment celui du textile, les nombreuses entreprises où les deux organisations se sont engagées ensemble témoignent d'une dyna mique dont le côté "tactique" pourrait bien n'être qu'accessoire.

Beaucoup d'arguments, on le voit, invitent à prendre au sérieux ce rapprochement. S'il se confirmait dans la durée, ses conséquences seraient très importantes dans la vie des entreprises et aussi dans le débat qui pointe sur la représentativité. Une nouvelle polarisation du champ syndical serait créée, risquant de marginaliser gravement la CFE-CGC et la CFTC posant de redoutables problèmes d'enfermement à l'organisation de Marc Blondel. Une affaire sérieuse donc qui mérite d'être observée attentivement.